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Olga Chakhparonova

Directrice artistique et metteur en scène de la compagnie Argranol

 

Le 31 août, c’est un peu comme le dimanche soir mais en plus grand : au lieu de se préparer pour une nouvelle semaine, on se prépare pour une nouvelle année. J’hésite toujours entre une légère nostalgie de ces moments calmes qui permettent de souffler et de profiter des occupations quotidiennes, et l’impatience que tout redémarre, que finalement, ce repos programmé par le calendrier prenne fin. La rentrée c’est demain !

Alors aujourd’hui il y a beaucoup de choses à faire. Tout d’abord, finir le rangement, vérifier une dernière fois que tout est bien à sa place, jeter les choses inutiles, mettre au fond du placard ce qui n’est pas nécessaire dans l’immédiat.

Commençons par le bureau sur lequel repose une montagne de paperasse : des cahiers de toutes les tailles, des feuilles de brouillon, des pochettes contenant des plans de répétitions, des cours, des mises en scène, des dessins, des croquis, des bouts de poèmes…

Et puis des dossiers ! De tout genre. Des lettres, d’interminables lettres à l’attention de…

-         Madame, j’espère que ce projet attirera votre attention…

-         Monsieur, j’espère que votre emploi du temps vous permettra de venir voir notre travail…

-         Madame, nous serons heureux de vous présenter notre spectacle…

-         Monsieur, j’espère que vous m’accorderez un rendez-vous…

Et oui, pas maigre du tout cette pile d’espoirs. Mais comme on dit, l’espoir fait vivre...

Continuons. Alors… Les cahiers de cours, des dizaines et des dizaines de formats. Qu’est-ce que vous voulez, la pédagogie ne s’improvise pas. Voyez-vous, pour préparer un cours de 2 heures il faut au moins 10 heures de travail de préparation. Imaginez alors combien de temps il faut pour préparer une création, pour monter un spectacle ?!

-         Madame, Monsieur, dans l’attente de votre réponse, je vous prie de bien vouloir…

Bon, en attendant au moins une réponse, voyons ces classeurs…  Qu’est  ce que c’est que ces chiffres ? Des calculs de budgets : production, exploitation, charges (bien réelles !), recettes (prévisionnelles !) Ici on entre dans le domaine du sport de haut niveau. Discipline – course au financement. Un, deux, trois, c’est parti. L’essentiel est de garder son souffle, car la distance est longue et les obstacles sont nombreux. Ouf, tout ça me donne envie de faire une pause.

La course après l’argent est une tâche très importante, qui prend tout notre temps, notre énergie, notre persévérance, et tout ça, malheureusement au détriment de la création. La fatigue crée des doutes, mais le plus grave est qu’on a peur de ne pas pouvoir résister et en fin de compte de céder, ou abandonner,  ou reporter. Ou pire encore : accepter des compromis.

-         Comme des coupures : que le spectacle dont on rêve et que l’on passé des mois et des mois à préparer ne doit pas dépasser 50 minutes. Alors où met-on les trois quarts de son travail ?

-       Comme se réduire aux petites formes : au lieu d’une distribution pour 7 comédiens, on vous demande gentiment si ça peut être la même chose mais pour 2.

-        Comme une lecture : qui est une forme tout à fait intéressante et qu’on propose souvent pour lancer un projet. Mais que fait-on si en réalité on rêve d’un spectacle avec une belle création lumière, une scénographie novatrice, une mise en espace intéressante ? On a des tonnes de plans, de dessins, de maquettes. Bien évidemment, la réalisation d’un tel projet a un coût conséquent, alors que deux chaises et trois pupitres sont beaucoup plus abordables. Alors au lieu de mettre toute son imagination au service de la création, son temps et sa patience au service des comédiens, on l’investit dans une quête de l’argent. Mais que voulez-vous, il faut bien chercher des astuces, inventer de nouvelles solutions, pour trouver des donateurs. On se casse la tête à inventer de nouvelles formules, un peu comme 2 en 1, 3 en 1, qui dit plus, gagne ! Vous voyez bien que c’est du sport. Les même objectifs, toujours plus haut, plus vite, plus original. Le festival du théâtre pour les nourrissons, 0 à 3 mois, vendu !

Allez, fini la pause, d’autant plus que le bureau semble être rangé. Qu’est-ce qu’il me reste ? Pas grand-chose, mettre en ordre ses pensées, se débarrasser des doutes, mettre au placard ses incertitudes. Ah oui, il ne faut pas oublier de se rappeler ses rêves.

Et voilà ! La rentrée, c’est demain, et je suis prête.

O.C.